A l'heure de la sieste, à l'école maternelle, les rideaux bleu marine aperçus dans la pénombre de la salle de repos me rappelaient vaguement un sentiment à la fois familier et mystérieux venu d'outre-espace.
Nous avions également des séances de relaxation.
Dans l'école maternelle, il y avait une sorte d'amphithéâtre. Nous nous allongions au centre, sur le linoléum orange, contemplant le haut plafond au milieu duquel une fenêtre de toit laissait entrapercevoir un carré de ciel bleu.
Une fois, en fixant celui-ci, je me souviens m'être sentie investie d'une espérance et d'une paix inexplicables. Je me rappelle avoir entendu ma propre voix affirmer, à l'intérieur de ma tête : « - « ils » sont là, je n'ai pas à avoir peur. »
J'étais subjuguée par les hauts plafonds et par les fenêtres de toit. Un jour, dans un magasin, je levai les yeux et restai un instant fascinée par l'une d'elles, recouverte par une sorte de tissu ou de papier bleu foncé. Il y avait quelque chose de grandiose, de mystique dans cela mais je ne savais pas comment l'expliquer ni même comment le nommer. Je pointai le doigt en direction de « la chose » et demandai à mon père ce que cela était, persuadée qu'il trouverait une réponse à cet indicible sensation métaphysique. A ma grande déception, je l'entendis me répondre « qu'il ne voyait pas de quoi je parlais ». Ce jour là, je compris qu'il y avait des choses que je ne pourrai sans doute jamais partager avec autrui, pas même avec les gens de ma propre famille.
Plus tard, un peu avant la pré-adolescence, j'expérimentai ma première extase mystique, ou du moins la première d'une série dont je sois capable de me souvenir à ce jour.
C'était à l'époque où mes parents m'envoyaient au centre aéré ; bien que je ne me sentais pas trop à l'aise au sein d'un groupe encadré par des moniteurs qui nous dictaient la conduite à tenir et planifiaient notre emploi du temps vacancier à leur convenance – prévoyant par exemple un « Poule-Renard-Vipère » à une heure où j'eus préférer m'adonner au dessin - je dois reconnaître que l'initiative de mes parents m'évita de basculer totalement dans une « schizophrénie mystique » en puissance.
J'étais de nature introvertie, et s'il m'arrivait de me donner en spectacle c'était par pur égocentrisme, et non pas par jovialité et extraversion naturelles. A l'école, durant les récréations, je m'isolais pour chanter ou rêvasser, m'inventais des histoires abracadabrantes dont j'étais l'héroïne parfaite et invincible. Si rester au sein d'un groupe me pesait, le centre aéré m'appris néanmoins à supporter la vie en société, avec ses rares avantages et ses nombreux et détestables inconvéniants.
L'incapacité de choisir mes activités me pesait. Les barrières, disciplinaires ou physiques, me pesaient.
Mon esprit était à des années-lumières de la réalité qu'on m'imposait, et mon corps était pour moi comme un cachot, lui même contenu dans une geôle de règles et de limites géographiques.
Néanmoins, ce fût durant l'un de mes séjours au centre aéré que je connus, donc, ma première « grande » extase mystique.
Nous n'étions pas installés dans les locaux habituels pour le « temps calme », terme qui désigne la période post-déjeuner durant laquelle personne n'est autorisé à parler (même à mi-voix), à bouger, ou même à éternuer.
Une aubaine pour les monos épuisés par nos piaillements incessants, une perte de temps et un moment d'ennui mortel pour nos corps et nos esprits en ébullition permanente.
Ce jour là donc, nous étions installés dans « la salle polyvalente » du village, sorte de gymnase, qui comme son nom l'indique, servait un peu à tout et n'importe quoi.
Des vieux rideaux poussiéreux avaient été suspendus de manière à former un « coin temps-calme » et des couvertures miteuses jonchaient le sol de cette piteuse alcôve précaire.
Je me sentais comme abandonnée dans ce lieu inaccueillant. Je voulus me prostrer dans un coin sous une couverture, comme une misérable, mais la forte odeur de poussière qui s'en échappa me répugna.
Je m'assis dans un coin, mutique, prise d'un sentiment de malaise moral indescriptible.
C'est alors que l'un des moniteurs introduisit une cassette audio dans un magnétophone placé à l'intérieur du « dortoir» provisoire. Il s'agissait d'une cassette de relaxation. Elle diffusait une musique très calme, avec, par intermittence, des sons synthétiques imitant à merveille le mouvement des comètes et le scintillement des astres. L'espace d'une seconde, je ressentis la liberté et la félicité absolue. J'étais comme une étoile parmi les étoiles, libre de tout fardeau moral, sans limites physiques, et aimant d'un amour infini et inconditionnel. Je ne faisais qu'un avec l'univers.
Lorsque la musique cessa, le retour à la « réalité » créa en moi comme un effet de manque.
Je voulais ressentir « ça » de nouveau. En vain, j'implorais les moniteurs de repasser la cassette. J'aimais l'espace de toute mon âme et j'aurais donné ma vie pour y retourner.